BIBLIOTHÉRAPIE – Les vertus de l’échec

Et si nos échecs étaient une force ? « Échouer c’est se demander ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir », nous enseigne le philosophe Charles Pépin dans son livre  » Les vertus de l’échec » (Pocket). Une petite pépite de sagesse que je recommande à tou.tes.

Echouer, la clé de la réussite ?

BIBLIOTHÉRAPIE : RENCONTRE AVEC LEILI ANVAR

Ecrit à la fin du XIIème siècle par le poète soufi Farîd od-dîn ‘Attâr, Le Cantique des Oiseaux » (Editions Diane de Selliers) est considéré comme l’un des chefs-d’oeuvre de la littérature persane.
Cette épopée mystique conte l’histoire de tous les oiseaux du monde qui un jour se réunissent poussés par le désir de trouver leur Roi. Guidés par la huppe de Salomon, ils s’envolent vers la Simorgh, l’oiseau suprême, allégorie de l’Être divin. Pour parvenir  jusqu’au Trône royal, il leur faudra traverser les sept vallées successives du Désir, de l’Amour, de la Connaissance, de la Plénitude, de l’Unicité, de la Perplexité, du Dénuement et de l’Anéantissement, vaincre leurs peurs et quitter leurs attachements terrestres.
Magnifié par 207 miniatures persanes, turques et indo-pakistanaises du XIVᵉ au XVIIᵉ siècle, ce poème spirituel et méditatif nous parle du divin, d’amour. Et nous invite à cheminer vers l’absolu, à nous connecter à notre âme en nous débarrassant de tout ce qui nous encombre. Une ode à la Beauté doublée d’une quête initiatique universelle.

leili-anvar-au-festival-de-la-culture-iranienne-a-toronto-468« Le langage poétique atteint le cœur de celui qui sait l’écouter », souligne Leili Anvar qui a passé plus de quatre années à traduire Le Cantique des Oiseaux. Maître de conférence à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), cette spécialiste de la littérature persane et journaliste-productrice sur France Culture a opté pour une traduction en vers inédite qui rend merveilleusement compte de la résonance sacrée du poème.


ENTRETIEN AVEC UNE PORTE-VOIX LUMINEUSE ET HABITÉE DE LA POÉSIE PERSANE

Comment s’est faite votre « rencontre » avec Le Cantique des oiseaux ?
En Iran où je suis née, Le Cantique des oiseaux fait partie de la tradition orale ; il est raconté très tôt aux enfants. Quand j’ai fait mes des études en littérature persane, je l’ai relu dans l’exemplaire de ma mère qui l’avait annoté pendant ses études de persan ; ce qui était pour moi  particulièrement émouvant.

Plus tard, Diane de Selliers (l’éditrice) m’a demandé conseil sur la traduction qu’il fallait choisir. J’ai regardé et je lui ai dit qu’aucune traduction ne convenait et qu’il fallait retraduire le texte !

Vous avez travaillé pendant quatre ans à la traduction de cette oeuvre. Comment avez vous rendu compte de son rythme, de sa couleur et de sa musique ?
C’est l’opération mystérieuse de la traduction ! Ce travail a commencé par une véritable écoute du texte ; il s’agissait de s’abandonner à la musique du poème, de s’en imprégner comme le ferait sans doute un chef d’orchestre avec une œuvre musicale. Au delà du travail de littéralité, le plus difficile était de rendre compte de ce rythme propre au Cantique des oiseaux.
Pour y parvenir, j’ai lu beaucoup de Victor Hugo, en particulier La légende des siècles qui m’a beaucoup aidée à trouver le rythme, la musicalité que je recherchais. Il y a, me semble-t-il, une vraie parenté entre son œuvre et celle d’Attâr. Et ce que j’ignorais c’est qu’Hugo avait lu la traduction et que cela lui avait inspiré des pans entiers de sa Légende des siècles !

« La Simorgh représente la toute puissance féminine »

Dans les traductions antérieures à la vôtre, Simorgh est traduit au masculin. Vous avez opté pour le féminin. Pour quelles raisons ?
Tous les traducteurs l’ont traduit par « il » car ils sont partie du principe que Simorgh était Dieu, donc forcément masculin. Ce qui à mon avis est  une erreur d’interprétation. En effet, Attâr a choisi le nom d’un oiseau qui appartient à l’univers de la Vesta, et non au monde islamique. Et dans la Vesta, il s’agit d’un oiseau mythique féminin qui a des attributs dont on sent bien qu’ils sont divins. Par ailleurs, dans les œuvres qui ont précédé celle d’Attâr, la Simorgh est représentée comme une entité féminine avec une dimension maternelle, matricielle très importante.
Je pense qu’il y a une très grande profondeur psychanalytique dans le sens où la Simorgh représente aussi la toute puissante féminine. De plus, cela fonctionne très bien en français car il y a beaucoup de noms d’oiseaux qui sont féminins. J’ai profité de cette particularité de la langue française.

Le poème est-il accessible à tous ?
L’oeuvre nous parle de nous dans un langage certes poétique mais qui n’est pas compliqué. Attâr comme tous les grands poètes retrouve après un long cheminement un langage premier qui est tout sauf intellectuel. Il faut se laisser aller à des images, ne pas essayer de saisir toute la signification. On peut recevoir le texte puis, si l’on est suffisamment réceptif, laisser l’œuvre faire son chemin en nous progressivement. Je crois que parfois on a besoin de mûrir soi-même pour comprendre le poème.

Ce texte est un poème méditatif qui résonne comme un chant sacré. Faut-il selon vous le lire à voix haute ?
Oui, cela ajoute un plus et décuple son effet. Et d’ailleurs si cela avait été possible, j’aurais bien voulu y associer un CD. Je ne désespère pas d’y parvenir un jour !

« Le poème nous invite à entrer dans notre propre profondeur »

Le Cantique oiseaux a été écrit au XIIème siècle. Comment expliquez-vous que presque treize siècles plus tard il résonne de manière si contemporaine et universelle ?
Quelque soit notre culture, où que l’on soit, l’âme humaine est la même. Attâr, qui avant d’être un poète était un guide spirituel, touche à la profondeur de notre humanité, à quelque chose de fondamentalement universel qui nous relie tous. C’est précisément ce qui fait que nous nous reconnaissons humains les uns les autres. Le poème nous invite à entrer dans notre propre profondeur. Et pour ces raisons, je pense que son oeuvre peut traverser encore des siècles, voire des millénaires.

J’ai découvert l’œuvre d’Attâr en lisant un passage* au hasard qui m’a stupéfiée tant par sa beauté et l’intemporalité de sa sagesse. Quel conseil donneriez-vous au néophyte pour lire cette œuvre ? 
Cela dépend dans quelles dispositions d’esprit on se trouve mais néanmoins je conseille de commencer à le lire à partir du début de la réunion des oiseaux et de terminer avec l’arrivée des oiseaux à la Simorgh. Et dans un second temps, lire par exemple les passages de louages divines ou l’Epilogue dans lequel Attâr s’explique sur son art poétique. Mais on peut aussi le lire lire au hasard comme vous l’avez fait !

« Un manuel de travail spirituel »

Que vous a apporté Le Cantique des oiseaux personnellement ?
C’est devenu une référence d’ordre spirituel, ce qui n’était pas le cas au début quand j’ai découvert l’œuvre. Très souvent quand je suis confrontée à des situations où je me pose des questions, je pense aux oiseaux et aux réponses de la huppe. En cela, l’œuvre a rempli la fonction qu’Attâr voulait qu’elle remplisse. C’est presque devenu un manuel de travail spirituel.

Attâr dit à propos de son œuvre : « Mon œuvre porte en elle une vertu étrange. C’est que plus tu l’as lis, plus est elle généreuse. Plus tu pourras la lire, sans cesse y revenir. Et plus à chaque fois tu goûteras ses mérites ». Et vous, continue-t-elle de vous surprendre ?
Cela continue chaque jour ; c’est permanent ! J’ai donné une trentaine de conférences depuis que le livre est paru et à chaque fois je découvre des choses. C’est une véritable joie !

Le Cantique des Oiseaux de Farîd od-dîn ‘Attâr – illustré par la peinture en Islam d’orient – Traduction du persan par Leili Anvar, éd. Diane de Selliers (2016)



* Extrait du « Cantique des Oiseaux » (« Le Débauché »)le_cantique_0

(…)
Ne pose pas sur toi un regard de mépris

Car rien n’est au-dessus de tout ce que tu es

Ton corps est la partie et ton âme est le Tout
Cesse donc de te voir plus faible que tu n’es !

Quand ce Tout à jailli, le corps est apparu
Ton âme s’est élancée et tes membres ont paru

Le corps n’est pas distinct de l’âme, sache le !
Mais elle en fait partie, comme l’âme du Tout
(…)

BIBLIOTHÉRAPIE : RENCONTRE AVEC FABRICE MIDAL

La poésie convoque notre âme et notre corps. Elle est accessible à tous et peut nous transformer profondément. « En poésie comme en méditation, par le miracle de l’attention, le minuscule devient immense », souligne Fabrice Midal dans « Etre au monde, 52 poèmes pour apprendre à méditer » (Éditions Les Arènes, 2015). Philosophe, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, éditeur mais aussi fondateur de l’Ecole Occidentale de méditation, il donne à entendre – grâce au CD qui accompagne le livre – les poèmes de Verlaine, Whitman, Rilke ou encore Michel-Ange.
« Être pleinement soi », « Vivre est bon », « S’accorder au monde »…  chacun est invité à méditer en s’abandonnant à l’écoute de ces textes parfois méconnus, singuliers, toujours profonds. Une expérience poétique unique pour s’initier à la méditation autrement.

ENTRETIEN AVEC UN ESPRIT LIBRE

Crédit photo, Editions Les Arènes

Comment est né ce livre ?
Cela fait très longtemps que la poésie fait partie de ma vie. Nous avons tendance à tort à identifier la méditation à un ensemble de références religieuses. Mais dans la méditation, il n’y a pas de croyance ni de rituel. Il s’agit juste de rentrer dans le moment présent, exactement tel qu’il est. Et je crois qu’en Occident c’est la poésie qui témoigne le plus de cette expérience de présence, d’ouverture, de nudité, de tendresse, et de chaleur.

Utilisez-vous la poésie dans votre pratique quotidienne de la méditation ?
Quand j’enseigne la méditation, il m’arrive souvent de m’appuyer sur un poème. Les gens ont  l’impression que la méditation est une technique et l’enjeu c’est de réussir à montrer que méditer c’est changer son rapport au monde. Et la poésie parle justement de l’ampleur de l’existence.

Comment avez-vous sélectionné les poèmes ?
Je voulais trouver 52 poèmes qui puissent parler à tout le monde et faire une sorte de panthéon des  poèmes parmi les plus importants. Je ne voulais aucun poème mièvre auquel on identifie la poésie généralement. Selon moi, la poésie a avoir avec une profonde radicalité. J’avais à cœur de choisir des poèmes étrangers car dans de nombreux pays, la poésie ne s’est pas restreinte à quelque chose d’intellectuel. Aux Etats-Unis par exemple,  lors de l’intronisation de chaque président démocrate, un poète est convié à lire un de ses textes. Inimaginable en France!

Un poème c’est la chose qu’on doit dire quand on ne peut plus dire autre chose.

Dans votre livre, j’ai découvert ce poème incroyable de Walt Whitman, « Chant de moi-même »* qui est d’une force inouïe. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
Au lendemain des attentats, je devais faire une journée de méditation et je ne savais vraiment pas quoi dire. Comme tout le monde j’étais dans un état de choc, d’effroi et j’ai lu « Chant de moi-même ». Tout le monde a compris ; d’un coup, cela a apaisé le cœur des personnes présentes ; j’étais très étonné. Un poème c’est la chose qu’on doit dire quand on ne peut plus dire autre chose.

Pourquoi la poésie nous touche-t-elle autant ?
La langue de la poésie n’est pas celle du journal ou de de la télévision, c’est une langue qui parle de l’expérience de manière beaucoup plus direct et intime. Tout être humain a besoin d’une parole vivante quand la parole est morte. La plupart des gens ont peur de la poésie, ont l’impression que c’est compliqué alors même que les enfants adorent cela. Il y a quelques mois, j’ai rencontré un grand psychothérapeute qui me racontait qu’en lisant des poèmes à des enfants, cela les aidait à se transformer même s’ils ne comprenaient pas tout.

Le poème est « une poignée de main »

Comme l’expliquez-vous ?
Les poèmes oeuvrent profondément en nous. Ils nous guérissent et peuvent souvent aider dans les moments difficiles et heureux de la vie. Il n’y a pas de message dans un poème : il y a une parole qui parle par son ton, sa lumière, sa couleur. Ce ne sont pas juste des mots. Comme le disait le poète Paul Ceylan, le poème est « une poignée de main ».

Auriez- vous un poème dont vous  aimeriez conseiller la lecture ?
On ne peut pas conseiller un poème. Ouvrez mon livre au hasard et prenez celui qui vient à vous !



*Chant de moi-même

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Walt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, Turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant,
Pas sentimental, pas dressé au-dessus des autres ou à l’écart d’eux
Pas plus modeste qu’immodeste.
Arrachez les verrous des portes!
Arrachez les portes mêmes de leurs gonds!
Qui dégrade autrui me dégrade
Et rien ne se dit ou se fait, qui ne retourne enfin à moi.
A travers moi le souffle spirituel s’enfle et s’enfle, à travers moi c’est le courant et c’est l’index.
Je profère le mot des premiers âges, je fais le signe de démocratie,
Par Dieu! Je n’accepterai rien dont tous ne puissent contresigner la copie dans les mêmes termes.
A travers moi des voix longtemps muettes
Voix des interminables générations de prisonniers, d’esclaves,
Voix des mal portants, des désespérés, des voleurs, des avortons,
Voix des cycles de préparation, d’accroissement,
Et des liens qui relient les astres, et des matrices et du suc paternel.
Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds,
Des êtres mal formés, vulgaires, niais, insanes, méprisés,
Brouillards sur l’air, bousiers roulant leur boule de fiente.
A travers moi des voix proscrites,
Voix des sexes et des ruts, voix voilées, et j’écarte le voile,
Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées.
Je ne pose pas le doigt sur ma bouche
Je traite avec autant de délicatesse les entrailles que je fais la tête et le coeur.
L’accouplement n’est pas plus obscène pour moi que n’est la mort.
J’ai foi dans la chair et dans les appétits,
Le voir, l’ouïr, le toucher, sont miracles, et chaque partie, chaque détail de moi est un miracle.
Divin je suis au dedans et au dehors, et je sanctifie tout ce que je touche ou qui me touche.
La senteur de mes aisselles m’est arôme plus exquis que la prière,
Cette tête m’est plus qu’église et bibles et credos.
Si mon culte se tourne de préférence vers quelque chose, ce sera vers la propre expansion de mon corps, ou vers quelque partie de lui que ce soit.
Transparente argile du corps, ce sera vous!
Bords duvetés et fondement, ce sera vous!
Rigide coutre viril, ce sera vous!
D’où que vous veniez, contribution à mon développement, ce sera vous!
Vous, mon sang riche! vous, laiteuse liqueur, pâle extrait de ma vie!
Poitrine qui contre d’autres poitrines se presse, ce sera vous!
Mon cerveau ce sera vos circonvolutions cachées!
Racine lavée de l’iris d’eau! bécassine craintive! abri surveillé de l’oeuf double! ce sera vous!
Foin emmêlé et révolté de la tête, barbe, sourcil, ce sera vous!
Sève qui scintille de l’érable, fibre de froment mondé, ce sera vous!
Soleil si généreux, ce sera vous!
Vapeurs éclairant et ombrant ma face, ce sera vous!
Vous, ruisseaux de sueurs et rosées, ce sera vous!
Vous qui me chatouillez doucement en frottant contre moi vos génitoires, ce sera vous!
Larges surfaces musculaires, branches de vivant chêne, vagabond plein d’amour sur mon chemin sinueux, ce sera vous!
Mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que j’ai touché peut-être, ce sera vous!
Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux!
Chaque instant et quoi qu’il advienne me pénètre de joie,
Oh! je suis merveilleux!
Je ne sais dire comment plient mes chevilles, ni d’où naît mon plus faible désir.
Ni d’où naît l’amitié qui jaillit de moi, ni d’où naît l’amitié que je reçois en retour.
Lorsque je gravis mon perron, je m’arrête et doute si ce que je vois est réel.
Une belle-de-jour à ma fenêtre me satisfait plus que toute la métaphysique des livres.
Contempler le lever du jour!
La jeune lueur efficace les immenses ombres diaphanes
L’air fleure bon à mon palais.
Poussées du mouvant monde, en ébrouements naïfs, ascension silencieuse, fraîche exsudation,
Activation oblique haut et bas.
Quelque chose que je ne puis voir érige de libidineux dards
Des flots de jus brillant inondent le ciel.
La terre par le ciel envahie, la conclusion quotidienne de leur jonction
Le défi que déjà l’Orient a lancé par-dessus ma tête,
L’ironique brocard: Vois donc qui de nous deux sera maître!

BIBLIOTHÉRAPIE : RENCONTRE AVEC DEBORAH ALMA

Deborah Alma n’a pas froid aux yeux. Après un parcours atypique, la quinquagénaire s’est inventée un métier qui associe son amour de la poésie et son goût pour les autres :  prescriptrice de poésie.
A bord d’une ambulance des années 1970 achetée sur Ebay, cette amoureuse des mots sillonne l’Angleterre à la rencontre d’un public composé de curieux et d’âmes cabossées par la vie. Dans son antre nomade, Déborah est entourée de flacons remplis… de poèmes qu’elle offre à ses « patients » en fonction de leur demande ou de leurs « symptômes ».
Et ça fonctionne ! Les festivals, les hôpitaux, les écoles s’arrachent cette drôle de dame qui s’est donnée comme mission de semer dans les cœurs des graines de poésie vivante.

ENTRETIEN AVEC UNE POÉTESSE URGENTISTE

 

2172198697D’où  vient votre amour pour la poésie ?
J’ai grandi dans un quartier du nord de Londres où la poésie était quasiment inexistante ! Mais ma grand-mère qui a beaucoup compté pour moi aimait les poèmes et les comptines. Cela m’a influencée. Adulte, je suis revenue à la poésie avec la maternité : alors maman de d’enfant en bas âge, j’ai trouvé qu’il était plus facile de leur lire des poèmes plutôt que de longues histoires.

« Guérir les personnes atteintes de démence avec de la poésie »

Comment vous est venue l’idée de prescrire de la poésie  ?
L’idée a fait tilt mon esprit et m’est tombée dessus comme une évidence. « Evangéliste » de la poésie, j’ai travaillé avec des personnes atteintes de démence, dans les écoles primaires où j’ai fait de l’alphabétisation ; j’ai aussi passé beaucoup de temps à écouter les problèmes de mes amis, avec toujours la poésie comme support : « Emergency poet » a commencé comme cela. Etant mère célibataire, je n’avais personne sur le dos pour me dire que mon projet était insensé !

Déborah, vous recevez vos « patients » dans une ambulance. Pouvez-vous nous en dire davantage sur le déroulement de vos consultations?
Le « patient » pénètre à l’arrière de l’ambulance. Il s’allonge sur une civière. Puis je lui pose des questions sur ses goûts, ses préférences littéraires mais aussi sur ses motivations personnelles. Au terme de la consultation, je sélectionne un poème et je lis les passages auxquels le patient devra accorder une attention toute particulière.

Faites-vous des recommandations particulières aux personnes qui viennent vous consulter ?
Oui! Je leur suggère de trouver un endroit calme propice à l’ingestion de leur « remède poétique ». Et précise le contexte dans lequel il doit être pris : par exemple, avec une boisson chaude avant d’aller se coucher ou en écoutant un chant d’oiseaux !

« La poésie est une prière »

La poésie a-t-elle  réellement des vertus thérapeutiques ?
La poésie est ce qui permet de nous relier, d’entrer en empathie. La poésie, c’est une prière, un chant, qui apaise, rassure, réconforte, nous aide à ne plus nous sentir seul et participe de notre guérison émotionnelle.

Quel est le dernier poème que vous vous êtes prescrit à vous même ?
Voilà une belle question! Il y a tellement de mauvaises nouvelles dans le monde à l’heure actuelle qu’il est parfois difficile de rester positif, alors je me répète mentalement un poème de Adam Zagajewski intitulé Try to Praise Monde Mutilated (Essayez de louer le monde mutilé*).

Deborah Alma est également l’auteure d’un livre « Emergency Poet : An anti-stress Poetry Anthologie » (en anglais uniquement). Une sélection de poèmes qu’elle utilise régulièrement pour soigner l’anxiété, le stress, l’insomnie… Pour en savoir plus  : www.emergencypoet.com.



*Try to Praise the Mutilated World

Remember June’s long days,
and wild strawberries, drops of rosé wine.
The nettles that methodically overgrow
the abandoned homesteads of exiles.
You must praise the mutilated world.
You watched the stylish yachts and ships;
one of them had a long trip ahead of it,
while salty oblivion awaited others.
You’ve seen the refugees going nowhere,
you’ve heard the executioners sing joyfully.
You should praise the mutilated world.
Remember the moments when we were together
in a white room and the curtain fluttered.
Return in thought to the concert where music flared.
You gathered acorns in the park in autumn
and leaves eddied over the earth’s scars.
Praise the mutilated world
and the gray feather a thrush lost,
and the gentle light that strays and vanishes
and returns.

BIBLIOTHÉRAPIE : LES MOTS SAVENT DE NOUS CE QUE NOUS IGNORONS D’EUX

images-4Je place un papier blanc sur la table et j’attends que les mots, attirés par la luminosité viennent s’y prendre » (Christian Bobin, L’Inespérée, Folio, 1996).

Attendre et laisser parler les mots. J’aime cette idée si contraire à tout ce qu’on nous enseigne, à l’école en particulier.

En France, pays cartésien par excellence, les mots et les livres sont synonymes de connaissance, de savoir, pieds et poings liés à une « culture savante » chevillée à l’intellect.

Sortir du cadre, entrer dans le corps

Il y a cette idée très ancrée que lire, et plus encore écrire, serait réservé à ceux qui « savent », reléguant tous les autres en dehors de la « zone de culture protégée ». C’est ainsi qu’on entend souvent ces derniers proclamer « je n’aime pas lire, je n’aime pas écrire ».

Le livre fait peur, le livre intimide… tant on l’associe au mental. Le livre est pourtant l’occasion d’une rencontre du corps et de l’esprit dont les effets sont insoupçonnés !

Lire à voix basse, lire à voix en haute. Lire en mouvement. Lire un texte en dansant, en marchant. Ecrire de travers, de toutes les couleurs, écrire des phrases ou juste des mots. Sortir du cadre, entrer dans le corps. Pour découvrir l’infini des possibles.

Dans L’art de lire ou comment résister à l’adversité (Belin, 2008), l’anthropologue Michèle Petit montre comment des adultes mais aussi des enfants, peu lettrés et confrontés à des catastrophes naturelles, des conflits armés,  parviennent ainsi à recoudre les fils de leur vie grâce à des contes et des histoires.

Recoudre les fils de sa vie avec des histoires

Dans un espace libéré d’attentes, d’objectifs et de résultats, où s’invitent les silences, l’imaginaire et l’intuition, le Verbe se déploie un peu à la façon du génie sortant de sa bouteille.

Dans Souviens-toi de ta Noblesse (éditions Le Grand Souffle, 2008), Marie Milis fait le même constat. Professeur de mathématique et d’éthique à Bruxelles, elle demande à ses élèves, des collégiens, de rédiger un poème selon une pédagogie inédite qu’elle a théorisée et appelée « Auto-louange ». Héritée d’une  pratique ancestrale africaine, cette méthode consiste à écrire puis proclamer un texte qui parle de soi, sans mensonge mais en grossissant le trait.

Réveiller « l’enfant aux cheveux blancs »

Exercice compliqué… surtout pour des adolescents dont le parcours est jalonné d’échecs et d’exclusions.

Et pourtant, le résultat est là, époustouflant…

Je suis Eclair

Je brille de toute ma beauté

Papillon, je vole à ailes déployées

Je ne permettrai pas d’échouer sur un banc de sable

Et de casser mes ailes

Je suis l’héroïne de ma vie

Je suis la lumière de la lune

Ma vie est rivière sous les tempêtes

Je suis la lumière qui jamais ne s’éteint 

(Svetlana)

Et « le Verbe fut » !

En prenant conscience de notre grandeur et de notre beauté, nous nous reconnectons à ce que l’écrivaine Lorette Nobécourt appelle « l’enfant aux cheveux blancs », cet être impermanent, par nature créatif et dansant, qui nous habite en silence et ne demande qu’à se réveiller !

 



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Quand nous lisons, nous mobilisons notre corps et adaptons – consciemment ou non – notre respiration.
Et nul besoin de lire l’intégral de Tolstoï ou de Proust pour en ressentir les bienfaits. Une étude réalisée par Mindlab international à l’université de Sussex (Royaume-Uni) souligne que lire un livre réduit le stress de 68% et ce, dès le sixième minute.



BIBLIOTHÉRAPIE : RENCONTRE AVEC… ELLA BERTHOUD


Ella Berthoud est peintre, romancière et surtout bibliothérapeute. Elle a écrit avec Susan Elderkin  Remèdes Littéraires  publié chez JC Lattès. »Abandon », «  désespoir », « peur de la solitude », … mais aussi « calvitie et « jambe cassée », cet abécédaire propose pathologie par pathologie une sélection de livres-médicaments. Une bible de référence riche et très documentée traversée de notes joyeuses et humoristiques typiquement british.

ENTRETIEN AVEC UNE BIBLIOTHÉRAPEUTE PASSIONNÉE


Ella-Berthoud-Bibliotherapist Votre livre contient des centaines de remèdes littéraires. Pensez-vous qu’ils ont vraiment le pouvoir de nous guérir ?
Oui ! Un bon livre lu au bon moment a un effet profond et durable sur le lecteur. Dans des périodes de dépression, de rupture amoureuse douloureuse ou d’épisodes stressants comme un déménagement ou un changement professionnel, les livres ont la capacité de changer notre vie.

Vous êtes bibliothérapeute. Comment se déroule une séance type de bibliothérapie ?
Au préalable, nous envoyons un questionnaire à la personne pour connaître ses goûts littéraires, sa situation personnelle  mais aussi ses inquiétudes, ses angoisses. Puis, nous nous rencontrons pendant 50 minutes pour approfondir les problématiques abordées dans le questionnaire et savoir quels livres la personne apprécient, ceux qu’elle déteste et prendre en compte ce qui la préoccupe dans sa vie personnelle ou professionnelle.
Le bibliothérapeute prend des notes pendant l’entretien et dans un second temps envoie une prescription de 6 livres en expliquant les raisons de son choix.


« Un bon livre a le pouvoir de guérir (…) de manière potentiellement aussi puissante que la médecine conventionnelle. »

Les livres peuvent-ils avoir des effets thérapeutiques comparables à ceux d’un médicaments ou d’une psychothérapie ?
Oui, mais d’une manière différente. Quand une personne est malade, que ce soit psychologique ou physique, elle doit évidemment toujours consulter l’avis d’un médecin. Mais un bon livre a le pouvoir de guérir, de calmer, d’encourager et de soulager potentiellement de manière aussi puissante que la médecine conventionnelle.

La littérature peut-elle changer notre vision du monde ?
Prenez L’Attrape-cœurs de Salinger, Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Arthur C. Clarke, Ray Bradbury, Emile Zola ou encore Tolstoï…tous ces grands auteurs nous font voir les choses différemment et nous incitent à imaginer de nouvelles alternatives pour nous-même mais aussi pour l’humanité. La lecture questionne notre rapport à la vie. Et pour les enfants, elle est la clé qui ouvre la porte de l’inconnu, donne accès à des territoires inexplorés. 

« Prenez le temps de lire au moins une demi-heure par jour un bon livre ! »

Quels remèdes littéraires peuvent nous aider dans les épreuves de la vie ?
Dans notre livre, nous proposons des lectures thérapeutiques pour ceux qui ont le cœur brisé*, ceux qui veulent prendre soin de leur proche atteint de cancer ou encore qui ceux se posent des questions sur leur désir ou non d’enfants**… Quelque soit le cas de figure, prenez le temps de lire au moins une demi-heure par jour un bon livre !

Pourquoi selon vous la fiction et la poésie constituent les meilleures formes de bibliothérapie ?
Parce lorsque vous lisez un grand roman, vous vous immiscez dans la peau des personnages, vous prenez part à leur vie, et cette expérience peut s’avérer aussi forte que si vous l’aviez vécu vous-même.

Quel est le dernier livre qui vous a fait du bien ?
L’été dramatique de Moumine, un livre pour enfant de Tove Janssen. C’est un livre plein de sagesse et d’humour que je relis régulièrement et qui me réconforte. J’ai grandi en Finlande et j’adore les histoires de Tove Jansson. Elles me replongent dans mon enfance, dans un monde magique et de forêts peuplées pleines de créatures enchantées, où l’on peut voler au-dessus des nuages!



9782709648639-001-X_0QUELQUES LIVRES QUI SOIGNENT
Sélection de prescriptions concoctées par Ella Berthoud et Susan Elderkin dans Remèdes littéraires

Vous ne savez pas saisir votre chance
 ?
Lisez  Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson, Pocket, 2012.

Vous voulez devenir un autre ?

Lisez Ladivine de Marie NDiaye, Folio, 2014

Vous êtes résistant au changement ?
Lisez Le Singe pélerin ou le pèlerinage d’Occident de Wou Tch’eng-en, Payot, 2003

Vous êtes perdu ?
Lisez La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, Points, 2015.

* Vous avez un chagrin d’amour ?
Lisez  Jane Eyre de Charlotte BrontëFolio, 2012

** Vous êtes sous pression pour avoir des enfants ?
Lisez  Il faut qu’on parle de Kevin de Lioner Schriver, J’ai Lu, 2011

 

BIBLIOTHÉRAPIE : LES LIVRES PRENNENT SOIN DE VOUS

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Comment retrouver une sécurité intérieure quand la peur et un sentiment persistant d’impermanence prennent toute la place ?

Dix jours après la tragédie du 13 novembre, j’ai la conviction que les arts, la littérature et la poésie en particulier sont d’extraordinaires remèdes contre les ombres intérieures et extérieures qui nous habitent.

Dans « Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative » (Actes Sud), Régine Détambel raconte comment la lecture d’Un barrage contre le Pacifique » de Marguerite Duras a aidé Laure Adler « à reprendre souffle et à envisager le lendemain » après la perte d’un fils.

Pour Marc-Alain Ouaknin, l’auteur de « Bibliothérapie. Lire, c’est guérir » (Points), le récit offre une possibilité de renaître à chaque instant. Des garrots et des baumes composés essentiellement de poésie, de contes et d’oeuvres de fiction pour renouer avec notre capacité d’auto-création…

Vous voulez soigner votre stress et apaiser votre peur de la mort ? Lisez « L’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono et « Bruit de fond » de Don DeLillo, conseillent notamment Ella Berthoud et Susan Elderkin dans « Remèdes littéraires » (JC Lattès). Pour ma part,  la poésie a le don de calmer l’irrégularité de ma respiration. Pendant les jours qui ont suivi les attentats de Paris,  j’ai lu en boucle comme un mantra un petit poème de Rûmi*.

« Le rythme de la poésie est l’accord parfait de tous les rythmes humains. Il est la pulsation absolue. Il agit comme le cœur de la mère sur son bébé. » 1 

Quand nous lisons – et c’est encore plus vrai quand nous lisons à voix haute – l’esprit et le corps font du peau à peau, avec un effet curatif comparable à celui observé en musicothérapie. De cette interaction entre le corps et l’esprit – que nous impulsons en lisant – naît une vibration, un chant qui vous enveloppe, vous caresse, vous bouscule, vous prend par la main.

Les livres sont à tort associés exclusivement à l’intellect comme si le mouvement et la chair devaient en être exclus. Rien n’est plus faux. 

« La lecture bibliothérapeutique est une opération de dissémination qui restitue la vie, le mouvement et le temps, au coeur même des mots (…) Peut-être qu’on saura un jour qu’il n’y avait pas de littérature, mais seulement de la médecine… »
(Marc-Alain Ouaknin, « Lire, c’est guérir »)

Les livres sont vivants. Il y a ceux qui vous malmènent pour vous asséner une vérité profonde, les sentimentaux qui vous chuchotent des douceurs à l’oreille, les rebelles qui vous entraînent sur les chemins de traverse.

Mais aussi l’odeur et la texture du papier, le bruissement des pages, le silence entre les mots.

Lire. Sentir les lettres, les ressentir, les écrire. Respirer. Souffler. 

Pour laisser la beauté et la lumière nous pénétrer à nouveau. Pour vivre tout simplement.

1 Dans ce passage des « Livres prennent soin de nous », Régine Detambel évoque une étude réalisée en 1946 par une psychothérapeute, Lucie Guillet, montrant les bienfaits de la poésiticothérapie sur des malades psychiatriques.


*Tout est un, la vague et la perle
La mer et la pierre

Rien de ce qui existe en ce monde
N’est en dehors de toi.
Cherche bien en toi-même
Ce que tu veux être puisque tu es tout

L’histoire entière du monde sommeille
en chacun de nous

 

BIBLIOTHÉRAPIE : RENCONTRE AVEC… TRISTAN MOIR

Tristan Moir est l’auteur de L’interprétation psychanalytique des rêves* (lire la chronique ICI). Psychanalyste et psychothérapeute spécialisé dans l’onirologie depuis plus de vingt ans, il a créé en 2007 une école de formation au langage du rêve – langage dont il est le spécialiste – destinée aux thérapeutes. Il anime également une émission hebdomadaire en direct sur la radio « Ici & Maintenant ! » dédiée à l’interprétation des rêves.

ENTRETIEN AVEC UN ACCOUCHEUR DE RÊVES BAVARD ET PASSIONNANT.

IMG_1439Parlez-nous de votre méthode d’interprétation  psychanalytique des rêves.
Elle repose sur l’étude du langage onirique. En appréhendant la structure du rêve – sa syntaxe, sa sémantique – et en analysant les images et les symboles qui y ont associés, le rêve dévoile l’identité réelle du rêveur. Il éclaire ses blocages mais aussi les points faibles et les points forts de son histoire ancienne et actuelle qui permette de comprendre son état émotionnel et d’élaborer une interprétation claire et thérapeutique du rêve.

Les rêves fascinent mais leur compréhension nous échappent souvent. Pourquoi ?Parce que le rêve utilise un langage codé, des subterfuges comme des paraboles ou des métaphores, ainsi que des glissements sémantiques comme des jeux de mots. Sa fonction est de passer la barrière du surmoi, afin de ne pas choquer l’ordre moral, pour délivrer des messages que le rêveur n’est pas capable d’entendre et d’assimiler consciemment.

Et les cauchemars ?
On parle de cauchemar quand le rêveur est acculé ; l’angoisse est alors tellement forte qu’elle provoque le réveil ; le rêveur est incapable d’assumer le contenu manifesté par les images latentes du rêve. Cette charge émotionnelle importante présente dans le rêve est symptomatique d’un trauma de l’enfant induisant un blocage dans la réalité.

Le rêve peut-il nous en libérer ? 
C’est le but  même de l’interprétation du rêve : agir  de manière conscience sur les causes  des blocages et produire une action thérapeutique bénéfique qui puisse faire disparaître le malaise et ses symptômes.

Peut-on inverser ou changer le cours de ses rêves ?
C’est possible. Si vous rêvez par exemple de manière récurrente que vous êtes poursuivie par des hommes armés, l’idée est d’oser vous retourner pour regarder votre peur en face. Se confronter aux croyances dont le rêve est porteur permet de s’en délivrer.

Que conseillez-vous pour y parvenir ?
Avant de s’endormir, il faut vider le mental et visualiser la scène que l’on souhaiterait modifier.

Peut-on interpréter soi-même ses rêves ?
C’est compliqué d’analyser ses propres rêves car nous sommes forcément subjectifs et manquons de distance face à nous-même.

Pour ma part, j’écris mes rêves les plus marquants. C’est une bonne chose selon vous ?
Ecrire, c’est très bien car cela donne de la valeur au rêve et confère une forme au désir personnel et à notre véritable nature qui se sont exprimés pendant la nuit. Mais il ne faut pas le faire de manière compulsive. Une fois par semaine, c’est suffisant !

Etes-vous vous même un grand rêveur ?
Je l’ai été mais je ne le suis plus. Quand on a fait un travail sur soi, un travail intérieur profond, on rêve moins. Les rêves deviennent moins bavards et plus synthétiques !

Ma petite bibliothérapie parle des livres qui nous « soignent ». Et vous, quel est le livre qui vous faire du bien ?
J’ai un livre qui m’accompagne depuis de nombreuses années: « Le Prophète » de Khalil Gibran. C’est mon livre de chevet !

* L’interprétation psychanalytique des rêves, L’Archipel, 2014, 22 €.

 

LE SYNDROME DU POISSON-LUNE

Depuis 1997, Emmanuel Druon est à la tête de Pocheco, une usine de fabrication d’enveloppes de 114 salariés, à Forest-sur-Marque, dans la région lilloise. En l’espace de quelques années, ce dirigeant atypique et avant-gardiste, a transformé de fond en comble l’entreprise selon une notion qu’il a baptisée « Ecolomie » : un doux mélange d’écologie et d’économie. Il incarne une voie alternative, à contre-courant du modèle dominant dont il dénonce ici les ravages. 

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« Le syndrome du poisson-lune. Un manifeste d’anti-management »Quand j’ai entendu pour la première fois le titre de ce livre, le mot « management » m’a sauté à la figure. Pendant quelques millièmes de secondes, mon mental s’est mis à tourbillonner : reporting, évaluation, contrôle, process, … Autant vous dire que je suis passée en un claquement de doigt de 1 à 10 sur l’échelle du stress. Avant que mon cerveau ne revienne à la raison et comprenne qu’il s’agissait là d’ANTI-management. Ouf !

Dans ce livre publié dans la belle collection « Domaine du possible » en partenariat avec le mouvement Colibris, Emmanuel Druon revient dans un premier temps sur la tentative de rachat de la papèterie de Docelles dans les Vosges.
Le récit de ses tractations avortées avec des consultants arrogants durant lesquelles il se sent un peu comme « Oui-Oui face à la World Compagny » se lit comme un roman. Un roman noir qui montre le cynisme d’un système dont le profit constitue l’alpha et l’oméga.

« Le poisson-lune est le seul organisme vivant qui croît sans discontinuer, jusqu’à la mort ».

Chaque salarié à son niveau a pu en subir les effets. Car la recette est toujours la même : une bonne dose de contrôle, une pincée généreuse de petits chefs zélés et serviles, une grosse cuillère de process absurdes et de « franglais », une louche de manipulation, le tout saupoudré de « dialogue » et de « prévention des risques psycho-sociaux ». C’est un peu comme une viande avariée que l’on camoufle sous une sauce épicée, la digestion peut s’avérer difficile. Voire mortelle. 

Ce modèle érigé en dogme et répété tel un mantra hypnotique par la plupart des entreprises ne profite à personne, souvent pas même au client qu’il est sensé servir. Il écorche la terre et aliènent les hommes.

Evidemment, rien de tout cela chez Pocheco. Emmanuel Druon raconte le soin apporté à la terre et aux hommes justement. De quoi donner de l’espoir à tous les salariés désenchantés qui comme moi croyaient les maux de l’entreprise incurables.

Récupération des eaux de pluie, valorisation des déchets, dans son usine, rien ne se perd tout se transforme. On y trouve même des ruches et un verger !

Mais ici le respect de l’environnement n’est pas ni un prétexte ni une opération de communication.

« Nous croyons à la douceur […] En libérant les esprits de contraintes absurdes et de systèmes sectaires frôlant parfois, ou les dépassant carrément, les normes de l’acceptable, on retrouve l’intelligence dans toutes ses dimensions. »

De la douceur, du beau et du sensible … comme inspiration au quotidien dans les relations de travail.

A Pocheco, on s’écoute, on partage, on privilégie les talents plutôt que les compétences, la hiérarchie est (quasi) inexistante, les dividendes sont systématiquement réinvestis dans l’entreprise, et le delta entre le plus haut et le plus bas salaire est de 1 à 4.

Et ça marche !  Emmanuel Druon fait la démonstration brillante qu’une autre voie,  économiquement viable, humainement acceptable, est possible et surtout reproductible. Que bonheur au travail peut rimer avec efficacité, autonomie et écologie rimer avec rentabilité !

Un message lumineux qui résonne comme une invitation à modifier radicalement nos comportements. Car de nos choix collectifs mais aussi individuels dépend aujourd’hui ce changement de société.

Et vous qu’en pensez-vous ?

Le Syndrome du Poisson Lune, Actes Sud, 208 pages, 19,80 €