LA TERRE QUI PENCHE

Carole Martinez est une écrivaine française. Son premier roman, Le Cœur cousu, publié en 2007 a reçu neuf prix. Son second, Du domaine des Murmures, a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2011. Dans La Terre qui penche, son troisième roman, elle conte l’histoire d’une femme morte depuis des centaines d’années, qui se perd dans les dédales de ses souvenirs, et celle de la petite fille qu’elle a été et qui lui raconte sa vie.
Pour lire l’interview de Carole Martinez c’est ICI

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Carole Martinez est une fée. Une vraie fée. Ses livres sont peuplés de trésors, de fines dentelles, d’incantations et de collines qui chantent. La nature y est bavarde, les « ogres » omniprésents et les femmes belles et rebelles.

J’ai guetté la sortie en librairie de son troisième roman, La Terre qui penche comme un enfant attend son goûter à la sortie de l’école. Avec une impatience nerveuse et enthousiaste.

Après avoir exploré sa lignée maternelle dans Le cœur cousu, plongé dans l’esprit d’une emmurée vivante dans Du domaine des murmures, Carole Martinez revient avec l’histoire de Blanche, une petite fille dont le récit se conjugue avec celui de son fantôme, la Vieille âme. Nous sommes en 1361. Blanche a 11 ans et demi et voudrait savoir écrire les lettres de son prénom pour les broder au fil rouge sur sa chemise.

Mais son père, n’en a que faire et l’emmène loin de la demeure familiale pour la fiancer à une garçon étrange aux yeux clairs et au regard vide. La Vieille Ame commente, donne sa version des faits, se mélange les pinceaux. Sa mémoire vacillante parsemée de trous, dans lesquels se glissent souvenirs réels et inventés,  interroge : Que restera-t-il de l’enfant que nous avons été ? Que restera-t-il de nous quand la terre aura avalé les dernières poussières de nos corps ?

« C’est étrange mais je ne parviens pas à me souvenir de ma fin. Je ne sais pas comment j’ai bien pu mourir et tu ne me racontes jamais ta mort, ou peut-être la racontes-tu et ne suis-je pas capable de l’entendre et de la retenir, peut-être qu’il me faut oublier ma fin pour parvenir à réécouter toute l’histoire. »

Dans La Terre qui penche, comme dans ses précédents romans, Carole Martinez exalte le Féminin ou la capacité de ces femmes et de ces filles, dominées par des pères auxquels la société a donné tous les droits, à transmuter leur condition, à transcender leur destin.

Blanche est de ces êtres qui courent avec les loups*, qui s’éveillent à la vie et font la découverte de leur propre puissance malgré les obstacles.

Et les obstacles sont nombreux. Il y a le père bien sûr, violent et autoritaire, la mère, absente, le géant qui broie les petites filles comme de vulgaires moustiques mais aussi La loue, cette rivière qui nettoie la terre de ses hommes.

« Cette mère-là me submerge d’amour et je ne respire plus. Cette mère-là exige tant qu’elle m’étouffe, qu’elle me prend dans sa toile, qu’elle me noie, que son amour dément me vampirise, me submerge, m’anéantie. Elle est la déesse toute-puissante qui m’a offert son sang et réclame le mien. Affamée, jamais rassasiée, elle n’a que moi à aimer ».

Quand j’ai refermé La Terre qui penche, je l’ai reposé avec une infinie délicatesse sur l’étagère de ma bibliothèque, craignant que la Loue ne déborde et n’emporte la vague sur laquelle je m’étais installée pendant ce périple en terre de Murmures.

Le conte est souvent cruel. Mais comme toujours chez Carole Martinez, la beauté et la violence, l’ombre et la lumière, le corps et l’esprit, se croisent, se confrontent, rejoignant le même sillon tortueux mais beau de notre humanité.

La Terre qui penche de Carole Martinez, Gallimard, 368 pages, 20 €.

* Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estès, Le Livre de poche.

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