RENCONTRE AVEC LEILI ANVAR

Ecrit à la fin du XIIème siècle par le poète soufi Farîd od-dîn ‘Attâr, Le Cantique des Oiseaux » (Editions Diane de Selliers) est considéré comme l’un des chefs-d’oeuvre de la littérature persane.
Cette épopée mystique conte l’histoire de tous les oiseaux du monde qui un jour se réunissent poussés par le désir de trouver leur Roi. Guidés par la huppe de Salomon, ils s’envolent vers la Simorgh, l’oiseau suprême, allégorie de l’Être divin. Pour parvenir  jusqu’au Trône royal, il leur faudra traverser les sept vallées successives du Désir, de l’Amour, de la Connaissance, de la Plénitude, de l’Unicité, de la Perplexité, du Dénuement et de l’Anéantissement, vaincre leurs peurs et quitter leurs attachements terrestres.
Magnifié par 207 miniatures persanes, turques et indo-pakistanaises du XIVᵉ au XVIIᵉ siècle, ce poème spirituel et méditatif nous parle du divin, d’amour. Et nous invite à cheminer vers l’absolu, à nous connecter à notre âme en nous débarrassant de tout ce qui nous encombre. Une ode à la Beauté doublée d’une quête initiatique universelle.

leili-anvar-au-festival-de-la-culture-iranienne-a-toronto-468« Le langage poétique atteint le cœur de celui qui sait l’écouter », souligne Leili Anvar qui a passé plus de quatre années à traduire Le Cantique des Oiseaux. Maître de conférence à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), cette spécialiste de la littérature persane et journaliste-productrice sur France Culture a opté pour une traduction en vers inédite qui rend merveilleusement compte de la résonance sacrée du poème.


ENTRETIEN AVEC UNE PORTE-VOIX LUMINEUSE ET HABITÉE DE LA POÉSIE PERSANE

Comment s’est faite votre « rencontre » avec Le Cantique des oiseaux ?
En Iran où je suis née, Le Cantique des oiseaux fait partie de la tradition orale ; il est raconté très tôt aux enfants. Quand j’ai fait mes des études en littérature persane, je l’ai relu dans l’exemplaire de ma mère qui l’avait annoté pendant ses études de persan ; ce qui était pour moi  particulièrement émouvant.

Plus tard, Diane de Selliers (l’éditrice) m’a demandé conseil sur la traduction qu’il fallait choisir. J’ai regardé et je lui ai dit qu’aucune traduction ne convenait et qu’il fallait retraduire le texte !

Vous avez travaillé pendant quatre ans à la traduction de cette oeuvre. Comment avez vous rendu compte de son rythme, de sa couleur et de sa musique ?
C’est l’opération mystérieuse de la traduction ! Ce travail a commencé par une véritable écoute du texte ; il s’agissait de s’abandonner à la musique du poème, de s’en imprégner comme le ferait sans doute un chef d’orchestre avec une œuvre musicale. Au delà du travail de littéralité, le plus difficile était de rendre compte de ce rythme propre au Cantique des oiseaux.
Pour y parvenir, j’ai lu beaucoup de Victor Hugo, en particulier La légende des siècles qui m’a beaucoup aidée à trouver le rythme, la musicalité que je recherchais. Il y a, me semble-t-il, une vraie parenté entre son œuvre et celle d’Attâr. Et ce que j’ignorais c’est qu’Hugo avait lu la traduction et que cela lui avait inspiré des pans entiers de sa Légende des siècles !

« La Simorgh représente la toute puissance féminine »

Dans les traductions antérieures à la vôtre, Simorgh est traduit au masculin. Vous avez opté pour le féminin. Pour quelles raisons ?
Tous les traducteurs l’ont traduit par « il » car ils sont partie du principe que Simorgh était Dieu, donc forcément masculin. Ce qui à mon avis est  une erreur d’interprétation. En effet, Attâr a choisi le nom d’un oiseau qui appartient à l’univers de la Vesta, et non au monde islamique. Et dans la Vesta, il s’agit d’un oiseau mythique féminin qui a des attributs dont on sent bien qu’ils sont divins. Par ailleurs, dans les œuvres qui ont précédé celle d’Attâr, la Simorgh est représentée comme une entité féminine avec une dimension maternelle, matricielle très importante.
Je pense qu’il y a une très grande profondeur psychanalytique dans le sens où la Simorgh représente aussi la toute puissante féminine. De plus, cela fonctionne très bien en français car il y a beaucoup de noms d’oiseaux qui sont féminins. J’ai profité de cette particularité de la langue française.

Le poème est-il accessible à tous ?
L’oeuvre nous parle de nous dans un langage certes poétique mais qui n’est pas compliqué. Attâr comme tous les grands poètes retrouve après un long cheminement un langage premier qui est tout sauf intellectuel. Il faut se laisser aller à des images, ne pas essayer de saisir toute la signification. On peut recevoir le texte puis, si l’on est suffisamment réceptif, laisser l’œuvre faire son chemin en nous progressivement. Je crois que parfois on a besoin de mûrir soi-même pour comprendre le poème.

Ce texte est un poème méditatif qui résonne comme un chant sacré. Faut-il selon vous le lire à voix haute ?
Oui, cela ajoute un plus et décuple son effet. Et d’ailleurs si cela avait été possible, j’aurais bien voulu y associer un CD. Je ne désespère pas d’y parvenir un jour !

« Le poème nous invite à entrer dans notre propre profondeur »

Le Cantique oiseaux a été écrit au XIIème siècle. Comment expliquez-vous que presque treize siècles plus tard il résonne de manière si contemporaine et universelle ?
Quelque soit notre culture, où que l’on soit, l’âme humaine est la même. Attâr, qui avant d’être un poète était un guide spirituel, touche à la profondeur de notre humanité, à quelque chose de fondamentalement universel qui nous relie tous. C’est précisément ce qui fait que nous nous reconnaissons humains les uns les autres. Le poème nous invite à entrer dans notre propre profondeur. Et pour ces raisons, je pense que son oeuvre peut traverser encore des siècles, voire des millénaires.

J’ai découvert l’œuvre d’Attâr en lisant un passage* au hasard qui m’a stupéfiée tant par sa beauté et l’intemporalité de sa sagesse. Quel conseil donneriez-vous au néophyte pour lire cette œuvre ? 
Cela dépend dans quelles dispositions d’esprit on se trouve mais néanmoins je conseille de commencer à le lire à partir du début de la réunion des oiseaux et de terminer avec l’arrivée des oiseaux à la Simorgh. Et dans un second temps, lire par exemple les passages de louages divines ou l’Epilogue dans lequel Attâr s’explique sur son art poétique. Mais on peut aussi le lire lire au hasard comme vous l’avez fait !

« Un manuel de travail spirituel »

Que vous a apporté Le Cantique des oiseaux personnellement ?
C’est devenu une référence d’ordre spirituel, ce qui n’était pas le cas au début quand j’ai découvert l’œuvre. Très souvent quand je suis confrontée à des situations où je me pose des questions, je pense aux oiseaux et aux réponses de la huppe. En cela, l’œuvre a rempli la fonction qu’Attâr voulait qu’elle remplisse. C’est presque devenu un manuel de travail spirituel.

Attâr dit à propos de son œuvre : « Mon œuvre porte en elle une vertu étrange. C’est que plus tu l’as lis, plus est elle généreuse. Plus tu pourras la lire, sans cesse y revenir. Et plus à chaque fois tu goûteras ses mérites ». Et vous, continue-t-elle de vous surprendre ?
Cela continue chaque jour ; c’est permanent ! J’ai donné une trentaine de conférences depuis que le livre est paru et à chaque fois je découvre des choses. C’est une véritable joie !

Le Cantique des Oiseaux de Farîd od-dîn ‘Attâr – illustré par la peinture en Islam d’orient – Traduction du persan par Leili Anvar, éd. Diane de Selliers (2016)



* Extrait du « Cantique des Oiseaux » (« Le Débauché »)le_cantique_0

(…)
Ne pose pas sur toi un regard de mépris

Car rien n’est au-dessus de tout ce que tu es

Ton corps est la partie et ton âme est le Tout
Cesse donc de te voir plus faible que tu n’es !

Quand ce Tout à jailli, le corps est apparu
Ton âme s’est élancée et tes membres ont paru

Le corps n’est pas distinct de l’âme, sache le !
Mais elle en fait partie, comme l’âme du Tout
(…)

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